« Qu’on me laisse faire du bon travail ! »

La qualité empêchée, l’un des principaux facteurs de souffrance au travail

Pourquoi un salarié décide-t-il un jour de prendre rendez-vous avec un psychologue du travail ?

Dans les discussions de « café du commerce », il m’arrive d’entendre, un peu trop souvent, que les salariés ne cherchent que des raisons d’obtenir un arrêt de travail, qu’ils se plaignent d’avoir trop de travail, pas assez de loisirs…

Dans les faits, il n’en est rien. La majorité des personnes que je reçois au cabinet souffrent de ne pouvoir faire leur travail comme il le faudrait, à leur yeux, de ne pas avoir les moyens de faire du bon travail.

D’abord il y a la définition de ce qui constitue leur travail et l’écart entre la prescription, ce qui est écrit sur la fiche de poste, ce que demande réellement le manager et ce que le salarié pense lui-même devoir faire. Et cette dernière définition est souvent bien plus exigeante, précise, qualifiée, que les deux premières.

C’est l’agent d’entretien qui explique que les plinthes doivent être dépoussiérées régulièrement pour qu’une pièce soit réellement propre mais que le temps imparti ne suffit pas et que son superviseur n’y voit pas d’intérêt.

C’est le juriste qui travaille précisément ses dossiers avec la préoccupation d’assurer la sécurité juridique de son employeur mais à qui l’on dit qu’il fait de la sur-qualité et que, d’ailleurs, il n’y a jamais de plaintes sur des sujets si précis.

C’est le chef de projet auquel on supprime des moyens en cours de mission alors qu’ils étaient ajustés précisément pour satisfaire à la demande du client.

C’est le conseiller bancaire qui, lors du financement de la première maison d’une famille, ne dispose pas du temps nécessaire pour détailler les phases du projet pourtant si important – et si complexe – pour ses clients.

Il ne s’agit pas de stigmatiser tel ou tel secteur d’activité ou profession. Le phénomène est trop largement répandu et la réponse organisationnelle est souvent similaire : le salarié n’a pas à faire ce qui ne lui est pas demandé. Trop minutieux, trop maniaque, trop lent…

La contrainte économique est bien entendu une composante importante voire essentielle de l’activité professionnelle mais « faire du bon travail » n’est pas toujours plus couteux financièrement, dès lors qu’on repense un peu l’organisation du travail, ou plus exactement qu’on laisse aux salariés la possibilité de faire le travail en respectant leurs valeurs. Cela demande de la discussion entre collègues, des ajustements, ce que nous appelons de la « dispute ». C’est de cette dispute professionnelle, de la confrontation des visions des salariés impliqués que vient l’amélioration continue mais il faut qu’elle trouve de l’espace (temps, lieu mais surtout qu’on s’y sente autorisés).

Au-delà de la prise en charge de la souffrance individuelle, le psychologue du travail est également généralement formé à favoriser (je ne souhaite pas employer les mots d’organisation ou d’animation) ces espaces d’échanges sur le travail. Nous sommes pourtant peu sollicités sur ces missions auxquelles sont souvent préférées les actions de cohésion, de « bien-être », ou les formations RPS/QVT/gestion des émotions…

L’évolution récente des chiffres de la souffrance psychique au travail devrait pourtant amener à s’interroger sur les méthodes promues depuis une quinzaine d’années…

Si nous essayions de « parler du travail au travail » et de laisser chacun chacun faire son « bon » travail ?

 

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